À Thiaroye-sur-Mer, Moustapha Diouf est connu comme celui qui a survécu à deux tentatives de traversée vers l’Espagne. Deux voyages par la mer — en 2006 puis en 2012 — qui ont marqué son corps et son esprit. Aujourd’hui, l’ex-candidat à l’émigration clandestine est devenu un fervent militant contre ce phénomène. Mais derrière son discours de sensibilisation, se cache aussi une parole politique forte : il accuse l’État sénégalais et l’Union européenne de partager une part de responsabilité dans le drame migratoire.
Rencontré dans son quartier, Moustapha, nous emmène dans une ruelle sablonneuse qui serpente derrière la grande mosquée. Là, les filets de pêche gisent, abandonnés au soleil. La mer, naguère source de vie, n’est plus qu’un espoir brisé pour la jeunesse locale.
« On nous pousse à partir. On nous dit que l’Europe, c’est l’eldorado. Mais personne ne nous dit que la mer tue », lance-t-il d’une voix ferme.
En 2006, sa première tentative est stoppée net : arrêté aux Canaries, il est rapatrié dans le cadre d’un accord signé entre le Sénégal et l’Espagne. À son retour, aucun soutien, aucune réinsertion. « On nous remet à nos familles, sans un sou, sans suivi. Comme si on avait volé quelque chose. »
Sa deuxième tentative, en 2012, est encore plus traumatisante. Il voit des jeunes mourir en mer, d’épuisement, de soif, ou happés par les vagues. Cette fois, il abandonne. Définitivement.
« Ce que j’ai vu, aucun jeune ne devrait le vivre. Mais ce qui me fait encore plus mal, c’est que nos autorités savent. Et elles laissent faire. »
Pour Moustapha Diouf, l’État sénégalais ferme les yeux, voire encourage indirectement les départs. Il évoque l’absence d’emplois, la pression sociale, les discours politiques creux. Et il pointe du doigt les stratégies européennes.
« L’Europe finance nos États pour bloquer les jeunes ici. Ils construisent des murs invisibles avec Frontex, les accords de réadmission, les aides au développement conditionnées. Mais sur le terrain, rien ne change. »
Aujourd’hui, Moustapha parcourt les quartiers pour sensibiliser. Il parle dans les écoles, participe à des forums. Il ne se dit pas militant politique, mais citoyen engagé. Son objectif : faire entendre la voix des « rescapés ».
« Je ne veux pas qu’on m’applaudisse. Je veux qu’on m’écoute. Parce que je parle pour ceux qui ne sont jamais revenus. »
Boudal NDIATH