Réunies à Dakar autour du Fonds Maïssa, des réalisatrices, scénaristes, techniciennes et actrices venues de six pays de la sous-région ont affirmé leur volonté de changer le narratif sur les femmes africaines à l’écran. À travers leurs témoignages, elles revendiquent une représentation plus juste, plus complexe et plus puissante des femmes, dans un cinéma longtemps marqué par le regard patriarcal.
Dans une salle de conférence à Dakar, les mots résonnent comme des cris d’affirmation.
“Osez aller au fin fond de votre corps, de votre cœur, pour enfanter vos histoires. Et n’hésitez pas à entrer dans les espaces de décision.”
L’autrice de cet appel, Babetida Sadjo, actrice et réalisatrice originaire de Guinée-Bissau et formée au Conservatoire de Liège à Bruxelles, pose d’emblée le ton. Elle dénonce les réponses convenues et excluantes souvent entendues lors des sélections de projets :
“Ce projet ne marchera pas… Cette histoire ne concerne qu’un groupe… Ce n’est pas assez universel…”
Elle affirme :
“Je me suis promis de ne jamais jouer de rôles qui participent à la caricature des femmes africaines noires, ni de porter des récits qui détruisent le travail des activistes.”
Des récits enracinés, incarnés et audacieux
Comme elle, d’autres participantes de cette table ronde organisée sous le thème “Porter nos voix : enjeux et puissance des récits au féminin” ont livré des témoignages poignants sur leur volonté de reprendre le contrôle des récits, à travers le cinéma, la série, le documentaire ou encore le court-métrage.
Kalista Sy, productrice et scénariste sénégalaise de la célèbre série “Maîtresse d’un homme marié”, assume une écriture profondément enracinée dans son vécu :
“J’ai grandi avec des femmes fortes. Pourquoi la société devrait-elle me dicter de représenter des femmes qui n’ont pas le droit de s’exprimer ?”
Engagée dans une perspective féminine assumée, elle a bénéficié du Fonds Maïssa pour créer un atelier de « writer’s room » qui a permis de former dix jeunes à l’écriture de scénario et à la réalisation sur une période d’un an.
De son côté, la réalisatrice Samira Vera-Cruz, venue du Cap-Vert, milite pour une représentation équilibrée des identités féminines :
“Il ne s’agit pas de faire émerger la femme moderne en oubliant la femme traditionnelle, mais de montrer ce qui nous complète.”
À travers un court-métrage consacré à une scientifique cap-verdienne, elle entend dépasser les clichés :
“Dès qu’on parle du Cap-Vert, on pense à l’exotisme, aux filles belles. Il y a tellement plus. Il faut déconstruire ce regard venu d’ailleurs.”
Le Fonds Maïssa, catalyseur de récits féminins africains
Mis en place par l’Ambassade de France au Sénégal, le Fonds Maïssa a été officiellement lancé le 8 mars 2024. Il a déjà soutenu quinze femmes du cinéma, dont neuf Sénégalaises, dans six pays d’Afrique de l’Ouest : Sénégal, Cap-Vert, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau et Mauritanie.
Son ambition est claire : accompagner les récits portés par les femmes africaines, à travers des financements, des formations, des résidences d’écriture, et un appui à la production ou à la postproduction.
Parmi les projets soutenus, on retrouve le film “Une si longue lettre” de la réalisatrice Angèle Diabang, adapté du chef-d’œuvre littéraire de Mariama Bâ, qui a bénéficié d’un appui pour sa postproduction.
Lors de la célébration officielle des lauréates, Christine Fages, ambassadrice de France au Sénégal, a rappelé :
“Le cinéma n’est pas qu’un outil de divertissement. Il façonne notre imaginaire collectif. Soutenir les femmes dans ces secteurs, c’est construire une société plus juste, plus équitable, plus inclusive.”
Elle a également salué la marraine du programme, Aïssa Maïga, actrice et réalisatrice franco-sénégalaise, connue pour son engagement et ses prises de position fortes :
“Elle incarne l’excellence artistique et la puissance des récits au féminin, ce dont nous avons besoin dans un monde où les droits des femmes reculent.”
Un mouvement en marche, un souffle de liberté
Enfin, Germain Coly, directeur de la Cinématographie du Sénégal, a appelé à faire entendre plus fort les voix féminines dans le 7e art :
“Le cinéma sénégalais a besoin du regard des femmes, de leur courage, de leur vérité. Il est temps qu’elles portent leurs histoires plus haut.”
Le message est lancé : à travers leurs œuvres, leur engagement, leur audace, ces femmes réinventent le cinéma africain de demain. Un cinéma plus vrai, plus politique, plus intime et plus féminin, où les héroïnes ne seront plus seulement filmées, mais créatrices de leurs propres récits.