Fondée en 1949 par Alioune Diop, la maison d’édition Présence Africaine est née d’un combat pour la reconnaissance de la culture africaine dans l’espace intellectuel universel. Elle reste, aujourd’hui encore, une référence incontournable de la pensée et de la littérature noire.
Une réponse au déni culturel
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’humanité traverse une période de bouleversements idéologiques. Les peuples colonisés, longtemps marginalisés, cherchent à retrouver leur voix. C’est dans ce contexte que le Sénégalais Alioune Diop, intellectuel engagé, lance d’abord la revue Présence Africaine en 1947, puis crée deux ans plus tard, en 1949, la maison d’édition du même nom avec un groupe d’étudiants issus des colonies.
Leur ambition : offrir une tribune à la culture africaine et réhabiliter son apport historique dans les civilisations. Pour Diop et ses compagnons, il s’agissait de répondre au silence pesant sur la culture noire, encore absente des canons de la culture dite universelle.
« Nous avons constaté que, sous l’occupation allemande à Paris, combien notre culture était absente de la culture dite universelle ; combien notre histoire était bafouée dans la culture universelle », affirmait Alioune Diop, résolu à en faire une cause littéraire et politique.
Une ambition panafricaine et universaliste
En 1955, Alioune Diop définit la ligne éditoriale de la maison en ces termes :
« Tous les articles seront publiés sous réserve que leur contenu s’y prête, qu’ils concernent l’Afrique et qu’ils ne trahissent ni notre volonté antiraciste, anticolonialiste, ni notre solidarité avec les peuples colonisés. »
Présence Africaine devient ainsi un espace de dialogue intellectuel, un instrument politique, un réseau de solidarité culturelle entre les peuples d’Afrique et de la diaspora noire. Dans la lignée de la Négritude et du panafricanisme, elle s’inscrit dans le sillage du mouvement culturel noir né dans les années 1930, en réponse aux stéréotypes coloniaux et à l’exclusion culturelle.
Un tremplin pour les grandes voix de la littérature africaine
Dès ses débuts, Présence Africaine publie les textes des figures les plus emblématiques de la pensée et de la littérature noire : Sembène Ousmane, Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas, Djibril Tamsir Niane, Édouard Glissant, Guy Tirolien, Cheikh Anta Diop, entre autres. La maison d’édition est aussi une librairie, un lieu vivant d’échanges intellectuels à Paris, carrefour d’idées entre l’Afrique, les Caraïbes et les Amériques.
« Les œuvres des grands classiques de la littérature africaine et de la pensée noire ont été publiées par cette maison d’édition. Grâce à cette institution, inséparable des noms de Senghor, Césaire, Damas, Cheikh Anta Diop et Alioune Diop, les auteurs et penseurs noirs ont pu se forger une visibilité et une place sur la scène mondiale de production des savoirs sur l’Afrique », rappelait le professeur Mamadou Ba de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, dans une interview accordée au journal Le Soleil en 2019, à l’occasion du 70e anniversaire de la maison d’édition.
Une maison, un mouvement, une mémoire
« Présence Africaine s’est constituée à la fois comme une tribune, un mouvement, un réseau en vue de susciter un espace de création à travers l’édition de livres et la publication d’articles œuvrant à la reconnaissance des richesses culturelles du monde noir, en particulier dans les domaines de la littérature, des arts, de l’anthropologie et de l’histoire », expliquait encore le Pr Mamadou Ba au Soleil.
Présence Africaine est ainsi devenue le point de lancement de la littérature africaine moderne francophone, mais aussi un outil de combat culturel. Elle a favorisé la circulation des savoirs, la réappropriation de l’histoire africaine, et l’affirmation d’une voix littéraire autonome, affranchie du regard colonial.
Un héritage vivant
Plus de 75 ans après sa création, la maison d’édition continue d’exister, portant l’héritage des luttes et des espérances qui l’ont fondée. Elle reste un symbole de résistance culturelle, un acteur majeur de la mémoire africaine, et un pont entre les générations d’intellectuels noirs.
Présence Africaine n’est pas qu’un éditeur : c’est une institution, une boussole, un phare pour la pensée africaine et afro-descendante dans le monde.
Boudal NDIATH