Au lendemain de la tentative de coup d’État avortée au Bénin, l’historien et politologue camerounais Achille Mbembe dresse un constat sévère de l’évolution politique du continent africain. Dans un entretien accordé au journal Le Monde, il estime que l’épisode béninois n’est qu’un signal parmi d’autres d’une dynamique inquiétante appelée à s’aggraver.
“Nous allons assister à davantage de coups d’État en Afrique”
Pour Achille Mbembe, la tentative de renversement du président Patrice Talon ne peut être analysée comme un fait isolé. Elle s’inscrit, selon lui, dans une tendance plus profonde. « Il ne faut pas s’arrêter aux cas particuliers, mais regarder les mouvements de fond », explique-t-il, avant d’ajouter : « Dans les temps à venir, nous allons assister à davantage de coups d’État en Afrique. »
L’intellectuel voit dans ces soubresauts politiques la conséquence d’un modèle institutionnel épuisé et d’une crise globale de la gouvernance sur le continent.
“Un multipartisme administratif de façade”
Achille Mbembe juge que ce qui est souvent présenté comme une démocratisation n’était en réalité qu’un simulacre. Il dénonce un « multipartisme administratif » incapable de jouer son rôle. Selon lui, les institutions postcoloniales, héritées d’un appareil conçu pour commander plutôt que dialoguer, continuent de structurer la vie politique. « Tout cela n’était que de façade », tranche-t-il, accusant ces systèmes de réprimer plutôt que de négocier.
Cette architecture institutionnelle, poursuit-il, a transformé la politique en « jeu à somme nulle » où l’objectif n’est plus le service public, mais l’accès aux ressources. « Ceux qui perdent, perdent tout. Ceux qui gagnent ont accès à la totalité des sources de la prédation », résume-t-il.
Les régimes militaires et l’illusion néosouverainiste
Mbembe adresse une critique frontale aux nouveaux pouvoirs militaires et à leurs soutiens idéologiques. Il voit une parenté entre les leaders des indépendances et les actuels « néosouverainistes », qui partagent un rejet profond de la démocratie libérale. « À l’État de droit, ils préfèrent les régimes militaires, pourvu qu’ils se drapent d’un vernis panafricaniste », analyse-t-il.
Selon lui, cette fascination pour la force s’inscrit dans une époque mondiale marquée par la brutalité et la compétition pour l’accaparement des ressources. En Afrique, cette dynamique se manifeste à travers « le saccage des richesses naturelles et la destruction de vies humaines », du Soudan au Sahel en passant par la RDC.
“Essayer autre chose” : un appel à une nouvelle coalition sociale
Malgré ce diagnostic sombre, Achille Mbembe rejette l’idée d’un destin figé. Face à la montée des régimes autoritaires, il plaide pour une réinvention collective. Il appelle les peuples africains à « essayer autre chose » en misant sur « l’intelligence collective » pour bâtir une « démocratie substantive », plus ancrée dans les réalités sociales.
Pour l’historien, cette alternative passera par la création de nouvelles coalitions réunissant femmes, jeunes, intellectuels et activistes, capables de rompre avec un siècle d’autoritarisme et d’ouvrir la voie à une véritable transformation démocratique.