Réunis à Dakar dans le cadre de l’initiative Les Voix Africaines de la Science (AVoS), des chercheurs du Burkina Faso, du Bénin et du Sénégal appellent à accélérer l’innovation, la coopération transfrontalière et le financement de la lutte contre le paludisme. Vaccins, drones, génomique et surveillance de la résistance aux médicaments ouvrent de nouvelles perspectives, mais les défis restent considérables.
Peut-on réellement envisager un avenir sans paludisme en Afrique ? Pour les scientifiques réunis à Dakar à l’occasion d’un atelier sur les médias et le plaidoyer, la réponse est oui. Mais cette ambition ne pourra se concrétiser sans investissements durables, sans une meilleure appropriation des innovations et sans une communication scientifique plus proche des populations. L’atelier, organisé par Speak Up Africa et ses partenaires dans le cadre de l’initiative Les Voix Africaines de la Science et du programme « La voie vers Zéro Paludisme », a réuni des scientifiques francophones du Sénégal, du Bénin, du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire. Objectif : renforcer leur capacité à porter la parole scientifique dans les médias, les communautés et les espaces de décision. « L’élimination du paludisme ne doit pas être perçue comme un simple slogan.
Elle est réalisable et il faut y croire. » Selon le docteur Rock Aikpon, chercheur au Bénin Au Burkina Faso, le Pr Hamtandi Magloire Natama souligne l’importance des progrès enregistrés dans le développement des vaccins antipaludiques. Son équipe a contribué à des études ayant participé à l’émergence des vaccins RTS,S et R21, aujourd’hui disponibles pour protéger les jeunes enfants. Le vaccin R21, dont l’efficacité peut atteindre environ 75 %, représente une avancée majeure par rapport aux premières générations de vaccins. Mais les chercheurs ne comptent pas s’arrêter là. Ils travaillent sur des stratégies combinant plusieurs molécules afin de renforcer la protection et de bloquer le parasite à différentes étapes de son développement. « Notre objectif est d’améliorer l’efficacité des vaccins actuels pour nous rapprocher d’une protection de 95 à 100 %. » Pr Hamtandi Magloire Natama, Burkina Faso Au Bénin, la recherche s’intéresse également à la lutte contre le moustique vecteur de la maladie. Le pays expérimente des interventions ciblant les larves de moustiques dans leurs gîtes, avec l’utilisation de drones pour identifier et traiter plus efficacement les zones à risque.
Cette approche vise à réduire les populations de moustiques avant qu’elles ne puissent transmettre le parasite, tout en utilisant des produits conçus pour limiter les impacts sur l’environnement et les espèces non ciblées. « Nous avons décidé d’attaquer la maladie à la source, en ciblant les moustiques dès le stade larvaire. » estime l’enseignant chercheur Dr Rock Aikpon du Bénin. De son côté, l’enseignant chercheur au Centre International de Formation et de Recherche en Génomique Appliquée et Surveillance Sanitaire (CIGASS),Université de Dakar, le Dr Mamadou Alpha Diallo insiste sur un autre front essentiel : la surveillance de la résistance aux médicaments. L’histoire de la chloroquine, devenue inefficace face à l’adaptation du parasite, rappelle la nécessité de protéger les traitements actuellement disponibles, notamment les combinaisons thérapeutiques à base d’artémisinine, connues sous le nom d’ACT. Grâce aux outils de génomique, les scientifiques peuvent désormais analyser l’ADN du parasite et détecter des signaux précoces de résistance.
Ces techniques, autrefois accessibles principalement dans les laboratoires du Nord, sont aujourd’hui disponibles dans certains centres de recherche africains. « Si les scientifiques ne communiquent pas, d’autres le feront à leur place, avec le risque de laisser prospérer les fausses informations. » Note-t-il Le Sénégal a enregistré des progrès notables au cours de la dernière décennie, avec plusieurs districts proches de la pré-élimination. Toutefois, les régions de Kédougou, Kolda et Tambacounda continuent d’enregistrer une transmission plus élevée. La mobilité des populations, les cas importés, la résistance aux médicaments et les enjeux transfrontaliers compliquent les efforts.
Les scientifiques rappellent que le paludisme ne peut être vaincu par le seul secteur de la santé. La réponse doit associer la recherche, les programmes nationaux, l’environnement, les collectivités, les communautés, les médias et les décideurs publics. « Les parasites ne connaissent pas de frontières. La lutte contre le paludisme doit donc être aussi transfrontalière. » Au-delà de l’innovation, les participants ont insisté sur l’urgence d’un financement plus important et plus durable. La dépendance aux financements extérieurs demeure une fragilité majeure pour plusieurs pays africains. Sans ressources suffisantes, les progrès enregistrés risquent d’être ralentis, voire compromis. « On ne peut pas éliminer le paludisme sans moyens financiers. Le financement reste le nerf de la guerre. » Précise-t-il Pour ces scientifiques, les « champions » de la lutte contre le paludisme ne sont pas seulement des chercheurs reconnus. Ils sont aussi des relais capables de rendre la science compréhensible, de mobiliser les communautés et de convaincre les décideurs d’investir davantage dans une maladie qui continue de peser lourdement sur les populations africaines.
Mbagnick DIOUF