Près de 80 ans après les faits, le massacre de Thiaroye, l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire coloniale française, refait surface devant la justice. Mbap Senghor, fils de Biram Senghor, tirailleur sénégalais tué lors des événements du 1er décembre 1944, a déposé une plainte inédite ce 24 juin 2025 devant le tribunal de grande instance de Paris.
Selon Jeune Afrique, l’avocat de la famille, Me Mbaye Dieng, a saisi la justice française pour « recel de cadavre », une qualification rare qui vise, selon ses mots, « l’obstruction à la découverte d’un corps », notamment par la rétention d’informations essentielles. Cette plainte vise les institutions françaises, et plus précisément le ministère de la Défense, suspecté de détenir des archives militaires qui permettraient d’identifier le lieu d’inhumation de Biram Senghor.
« La France, ancienne puissance coloniale, est partie avec des archives qui permettraient de savoir où le corps de Biram Senghor a été enterré », affirme Me Dieng, cité par Jeune Afrique.
Cette procédure judiciaire s’inscrit dans une démarche personnelle, non liée aux travaux de la commission d’historiens et de juristes mise en place par l’État du Sénégal. Cette commission, qui travaille depuis plusieurs mois sous l’égide du Premier ministre Ousmane Sonko et du président Bassirou Diomaye Faye, n’a pas encore rendu ses conclusions. Elle explore toutefois la possibilité de requalifier juridiquement le massacre en « crime d’État », ce qui pourrait ouvrir la voie à de nouvelles demandes de réparations.
La plainte intervient quelques mois après que la France a officiellement reconnu, en juillet 2024, que six tirailleurs, dont Biram Senghor, étaient « morts pour la France », une reconnaissance certes symbolique, mais jugée tardive. Elle reste bien en deçà de la réalité du massacre, dont le bilan véritable – entre 300 et 400 morts selon certains historiens – est largement supérieur aux 35 morts officiellement admis jusqu’ici par les autorités françaises.
Sur le terrain, les recherches se poursuivent. Des fouilles archéologiques ont été engagées en mai dernier dans le cimetière militaire de Thiaroye et sur le site du camp militaire voisin, à la recherche d’éléments nouveaux pour faire émerger toute la vérité.
Cette plainte, symboliquement forte, relance une mémoire douloureuse et pourrait contraindre la France à ouvrir ses archives militaires, longtemps restées inaccessibles. En s’attaquant directement aux zones d’ombre de la colonisation, Mbap Senghor tente de forcer la transparence et de redonner une dignité posthume à son père et aux autres tirailleurs tombés à Thiaroye.
Boudal NDIATH