Dans un contexte économique tendu, marqué par un déficit budgétaire atteignant près de quatorze pour cent du produit intérieur brut et une dette publique évaluée à environ cent vingt pour cent en 2024, le Sénégal a lancé un vaste plan de redressement économique et social baptisé « Jubbanti Koom ». Le professeur Amath Ndiaye, économiste et enseignant à la Faculté des sciences économiques et de gestion de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, propose dans une contribution une analyse approfondie de la situation, assortie de deux scénarios d’ajustement budgétaire pour la période allant de 2025 à 2028.
Les deux options visent à ramener le déficit à un niveau raisonnable, autour de trois pour cent du PIB d’ici à l’année budgétaire 2027–2028. Le tout reposerait sur une croissance économique moyenne de six virgule cinq pour cent par an et une inflation maîtrisée autour de deux pour cent. Selon ses calculs, il faudrait dégager un effort global d’environ deux mille cent milliards de francs CFA pour rétablir les équilibres macroéconomiques.
Une trajectoire semée d’obstacles
Le pays fait face à une conjoncture difficile, marquée par l’essoufflement des recettes publiques, une pression accrue sur les dépenses sociales et un accès plus contraint aux marchés financiers internationaux. Amath Ndiaye insiste sur l’importance de concilier redressement budgétaire et cohésion sociale. Parmi les points les plus sensibles figurent les subventions à l’énergie, qui, selon les dernières estimations, mobiliseraient environ mille cent milliards de francs CFA en 2024, soit plus que les budgets combinés de la santé et de l’agriculture. La levée de ces subventions, bien que nécessaire à long terme, pourrait provoquer une hausse du coût de la vie, nuire à la productivité et alimenter les tensions sociales.
Une première option : agir vite et frapper fort
Le premier scénario suggéré par l’économiste repose sur une stratégie volontariste de réduction du déficit. Il table sur la baisse progressive des subventions énergétiques, qui permettrait d’économiser près de neuf cents milliards sur quatre ans. Cette mesure s’accompagnerait d’un effort important pour rationaliser les dépenses de fonctionnement de l’État, notamment à travers une revue des missions des agences publiques, et la réduction des dépenses dites non essentielles.
Par ailleurs, le professeur Ndiaye préconise l’introduction de nouvelles formes de fiscalité, ciblant notamment les activités numériques, les produits de luxe, les émissions polluantes et certains segments encore peu taxés de l’économie. Cette réforme fiscale pourrait générer environ trois cents milliards. Une meilleure mobilisation des recettes existantes, combinée à la lutte contre la fraude et à la réduction des exonérations injustifiées, serait également essentielle. Enfin, la valorisation du patrimoine de l’État, par la cession ou la mise en concession de certains actifs publics, pourrait rapporter environ six cents milliards.
Ce scénario présente l’avantage d’une réduction plus rapide du déficit, d’une amélioration de la crédibilité du pays auprès de ses partenaires et d’une possibilité de réaffecter des ressources vers des investissements structurants. Mais il comporte aussi des risques sociaux et économiques, notamment une inflation accrue, une hausse des charges pour les entreprises et des réactions sociales si les compensations ne sont pas bien calibrées.
Une deuxième voie : la prudence avant tout
Le second scénario, plus modéré, conserve les subventions à l’énergie afin de limiter les effets inflationnistes et de préserver le pouvoir d’achat des ménages. Il s’appuie sur une réduction graduelle du train de vie de l’État, qui pourrait permettre d’économiser près de mille milliards sur la période. De nouvelles taxes, davantage ciblées et étalées dans le temps, viendraient compléter le dispositif, notamment dans les secteurs du numérique et de l’environnement.
L’administration fiscale devrait être renforcée pour améliorer la collecte et élargir l’assiette. L’État chercherait aussi à mobiliser environ cinq cents milliards via la valorisation de certains de ses actifs. Enfin, une réduction sélective de certaines niches fiscales, qui coûtent chaque année plus de deux cents milliards, permettrait d’augmenter les recettes sans pénaliser l’activité économique.
Ce scénario offre une meilleure stabilité sociale à court terme, évite les chocs sur les prix et donne plus de temps pour construire le consensus nécessaire autour des réformes. Mais il ralentit la trajectoire de réduction du déficit et limite les marges de manœuvre budgétaires pour financer les infrastructures, soutenir l’agriculture ou moderniser le système éducatif.
Les clés du succès : confiance, transparence et innovation
Pour le professeur Ndiaye, la réussite du plan repose sur trois piliers fondamentaux : une gouvernance renforcée, fondée sur la redevabilité et la transparence dans la gestion des ressources ; une réorientation stratégique des dépenses publiques vers les secteurs les plus porteurs ; et une politique volontariste d’appui au secteur privé, à travers des partenariats public-privé, des incitations ciblées à l’investissement et une meilleure articulation des politiques industrielles et commerciales.
Il met également en avant la nécessité de mettre en place des mécanismes de financement innovants, comme les garanties publiques pour faciliter l’accès au crédit, ou encore le recours à des instruments adaptés aux besoins de l’économie nationale. L’exploitation prochaine des ressources pétrolières et gazières, qui pourrait rapporter près de quatre cent cinquante milliards par an à partir de 2026, représente un levier potentiel important, à condition que ces ressources soient utilisées de manière stratégique et transparente.
Communiquer pour convaincre
Enfin, l’économiste insiste sur l’importance d’une communication claire, inclusive et pédagogique. Les réformes, aussi pertinentes soient-elles sur le plan économique, ne réussiront qu’avec l’adhésion des populations. Il faudra expliquer, écouter, rassurer, et surtout mettre en place des mécanismes efficaces de compensation pour les plus vulnérables. La promesse faite par le président Ousmane Sonko, en février 2025, de revoir le fonctionnement des agences parapubliques reste attendue, mais suscite déjà des résistances au sein de l’administration.
A travers ses deux scénarios, le professeur Amath Ndiaye trace une double trajectoire possible pour sortir de l’impasse actuelle. Le choix final dépendra de la volonté politique, de la capacité d’exécution du gouvernement et de la maturité du dialogue entre l’État et les citoyens. Mais une chose est sûre : le temps n’est plus aux demi-mesures.
Boudal NDIATH