Dans une interview accordée à Jeune Afrique, publiée le 16 août 2025, Kalidou Diallo, ancien ministre de l’Éducation sous Abdoulaye Wade, revient sur une journée charnière de l’histoire politique du Sénégal. Le 23 juin 2011, face à une réforme constitutionnelle controversée, le pouvoir vacille, et Wade comprend qu’il vient de franchir un point de non-retour.
Une réforme explosive qui met le feu aux poudres
Le 23 juin 2011 reste gravé dans la mémoire collective sénégalaise comme le jour où la rue a fait reculer le pouvoir. À l’origine de cette fronde : un projet de réforme constitutionnelle portant sur l’article 33. Le texte prévoyait la création d’un poste de vice-président et permettait à un « ticket présidentiel » d’être élu au premier tour avec seulement 25 % des voix.
La réforme est rapidement perçue comme une manœuvre pour favoriser une succession dynastique en faveur de Karim Wade. Pour beaucoup, cette tentative est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, dans un contexte où la démocratie sénégalaise vacille sous les coups de boutoir d’un régime de plus en plus contesté.
Un ministre ose dire non
Ce jour-là, au Palais présidentiel, un Conseil des ministres exceptionnel se tient. Kalidou Diallo raconte un moment tendu, où seuls trois ministres – lui-même, Abdoulaye Makhtar Diop et feu Djibo Leyti Kâ – osent exprimer leurs désaccords.
« Monsieur le président, ce projet de loi est mal compris par l’opinion. Il est inopportun et porteur de violence »,
déclare Kalidou Diallo.
La réponse de Wade est cinglante :
« Il me coupa la parole et me menaça de m’expulser de la réunion »,
se souvient l’ex-ministre. Un signe, selon lui, d’un président de plus en plus isolé et déconnecté des réalités.
La rue entre en ébullition
Pendant que le débat fait rage dans les salons dorés du pouvoir, l’agitation monte dans les rues de Dakar. Des manifestants se rassemblent autour de l’Assemblée nationale. Les violences éclatent, des bâtiments sont attaqués, des édifices publics pris d’assaut, le ministère de l’Intérieur visé.
Le tour d’honneur de Farba Senghor autour du Parlement est vu comme une provocation. La colère monte, incontrôlable.
Wade recule, mais trop tard
Informé en temps réel des débordements, Wade tente d’abord un repli stratégique en retirant la disposition sur les 25 %. Mais cela ne suffit pas. Face à la pression de la rue, il ordonne finalement au ministre de la Justice d’abandonner totalement le projet de loi.
« Tu avais raison » : la confession du président
La scène la plus marquante de cette journée se déroule tard dans la nuit. Kalidou Diallo est convoqué au Palais. Il trouve Wade seul, affaibli, visiblement abattu.
« Kalidou, tu avais raison ce matin. Mais on ne parle pas ainsi à un président de la République… Je suis le seul responsable de cette situation. Et je considère que nous avons perdu le pouvoir à partir d’aujourd’hui »,
lui confie le chef de l’État.
Un aveu rare et lucide, quelques heures après un entêtement qui aura coûté cher au régime.
Le M23 prend son envol, la chute est enclenchée
Le 23 juin marque la naissance du mouvement M23, symbole de la résistance populaire face aux dérives autoritaires. Ce mouvement, rassemblant société civile et opposition, continuera à mobiliser jusqu’à la présidentielle de 2012.
Neuf mois plus tard, Wade est battu dans les urnes. Macky Sall s’impose au second tour avec près de 66 % des voix. La prophétie du 23 juin s’est accomplie.
Le témoignage de Kalidou Diallo, livré 14 ans après les faits, éclaire d’un jour nouveau les coulisses d’un tournant historique. Cette journée du 23 juin 2011 a été bien plus qu’une simple manifestation : elle fut le symbole d’une rupture entre un peuple et son président.
Boudal NDIATH