« Je n’oublierai jamais le jour où mon téléphone est devenu un outil contre moi. » Dans la petite cour de sa maison à Pikine, (banlieue de Dakar) Loly, 19 ans, parle d’une voix posée. Mais chaque phrase trahit l’effort immense qu’elle fournit pour revisiter un traumatisme qui a failli briser sa vie. En décembre 2024, Loly est étudiante dans un centre de formation en hôtellerie. Passionnée de maquillage, elle est très active sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok. « Je faisais des vidéos pour m’amuser. Rien d’extraordinaire. » Jusqu’au jour où un inconnu commence à lui écrire : compliments insistants, demandes de photos, puis menaces. « Il disait qu’il avait récupéré mes photos privées. Je ne comprenais pas. Je n’avais jamais envoyé de photos intimes à personne », raconte-t-elle avec étonnement.
La réalité est brutale : quelqu’un avait volé ses images sur ses réseaux sociaux, avant de les modifier à l’aide d’un logiciel pour fabriquer de faux contenus compromettants. De fausses images. En moins de 48 heures, les images truquées circulent dans son centre de formation, puis dans tout le quartier. « Quand je sortais, les gens me regardaient comme si j’étais coupable de quelque chose. Je ne pouvais plus monter dans le car rapide.» ndlr (car de transport en commun populaire au Sénégal, c’est comme les Gbakas en Côte d’Ivoire)
Elle se souvient d’une nuit particulièrement sombre : « J’ai pensé à partir… loin. À disparaître. Quand les gens vous jugent pour quelque chose que vous n’avez pas fait, c’est pire que tout. » Pour sa mère, Cathy, l’effondrement de sa fille est incompréhensible au début. « Nous n’avions jamais entendu parler de cette pratique. Je pensais que les enfants exagéraient. Jusqu’à ce que je voie les images. J’ai pleuré. Pas parce que je croyais que c’était elle, mais parce que je savais que personne n’allait chercher à comprendre. »
Comme beaucoup de victimes de violences numériques, Loly hésite à porter plainte. « J’avais honte. Je pensais que tout le monde se moquerait de moi. » Mais grâce à une camarade et sur conseil d’un de ses ainés, elle est orientée vers une cellule d’écoute spécialisée en violence numérique. « Pour me rassurer et me mettre en confiance, les personnes que j’ai rencontrées m’ont expliqué que ce que je vivais n’était pas de ma faute, que j’avais des droits, que la loi me protège », dit-elle en esquissant un léger sourire.
La plainte est déposée auprès de la Division spéciale de la cybercriminalité (DSC). L’enquête est toujours en cours, mais pour Loly, c’est déjà une victoire : « J’ai repris ma vie en main. » Derrière la façade calme, les séquelles restent profondes. « Je fais encore des crises d’angoisse quand on me filme en public », confie la jeune femme. « Je ne poste plus rien sur les réseaux. J’ai perdu quelque chose que j’aimais. Mais je ne veux plus avoir peur. » Sa mère hoche la tête : « Les gens pensent que la violence numérique, c’est juste des mots derrière un écran. Mais cela détruit des familles, brise des vies comme n’importe quelle violence physique. »
Un combat collectif
Cette année, la campagne mondiale des 16 jours d’activisme met précisément l’accent sur cette réalité encore trop ignorée : la violence numérique. Au Sénégal, où les attaques en ligne contre les femmes, les filles, les journalistes, les hommes politiques, les artistes ou les militantes se multiplient, le thème prend une résonance particulière. « Ce qui m’est arrivé peut arriver à n’importe quelle fille », insiste Loly. « On doit en parler. Les gens doivent savoir que manipuler des images, harceler, menacer… c’est un crime. » Elle espère que son témoignage aidera d’autres jeunes. Dans le quartier, certaines viennent déjà lui confier leurs propres expériences : chantage, usurpation de compte, diffusion non consentie d’images, insultes sexistes. « Il faut que les victimes sachent qu’elles ne sont pas seules. Et que les auteurs sachent qu’ils seront poursuivis », ajoute-t-elle avec détermination. Aujourd’hui, Loly veut sensibiliser les jeunes filles de son âge et même les jeunes garçons. « Je pensais que j’avais perdu ma voix. Maintenant, je veux l’utiliser pour aider les autres. » Elle conclut en regardant son téléphone posé à côté d’elle : « Ce n’est pas l’outil qui est dangereux. C’est plutôt sa façon de l’utiliser qui est mauvaise ». Un regret, un aveu ou un avertissement ? Des vies entières sont brisées à cause de ce petit appareil aux grands effets. Ensemble, on peut changer ça. Ensemble, on peut mettre fin à la violence numérique.
Mbagnick DIOUF