Le sommet Afrique-France organisé à Nairobi illustre un basculement géopolitique et économique majeur : la France regarde désormais davantage vers les puissances anglophones africaines, longtemps perçues comme plus dynamiques économiquement que leurs homologues francophones.
Dans une chronique diffusée sur RTL France, l’économiste François Lenglet met en lumière un constat récurrent depuis plusieurs décennies : les pays africains anglophones enregistrent globalement de meilleures performances économiques que la plupart des États francophones subsahariens.
Une croissance plus forte côté anglophone
Entre 2004 et 2015, les pays membres du COMESA — dominé par des économies anglophones comme le Kenya, l’Ouganda ou la Zambie — ont affiché des taux de croissance dépassant régulièrement les 6 % par an.
À l’inverse, plusieurs pays de la zone franc ont connu des rythmes plus modestes, malgré une stabilité monétaire supérieure. Cette différence apparaît également dans l’Indice de développement humain (IDH), où les États anglophones occupent souvent des positions plus favorables.
Le franc CFA au centre du débat
L’un des principaux facteurs avancés pour expliquer ce retard concerne le Franc CFA.
Utilisée par 14 pays africains, cette monnaie est liée à l’euro par une parité fixe garantie par la France. Ce système présente certains avantages :
- inflation généralement maîtrisée ;
- stabilité financière ;
- attractivité relative pour les investisseurs étrangers.
Mais ses détracteurs estiment qu’il freine fortement la compétitivité économique.
Selon François Lenglet, la monnaie serait structurellement surévaluée par rapport à la productivité réelle des économies concernées. Résultat : les exportations africaines deviennent plus coûteuses et moins compétitives sur les marchés mondiaux.
Les pays anglophones, eux, disposent de monnaies nationales plus flexibles, souvent plus faibles, ce qui favorise leurs exportations agricoles, industrielles ou minières.
Une économie tournée vers l’importation
Les critiques du CFA dépassent la seule question monétaire. De nombreux économistes africains considèrent que le système favorise surtout les élites urbaines et importatrices.
Avec une monnaie forte, les produits européens restent relativement accessibles pour les classes dirigeantes et les grands commerçants. En revanche, les producteurs locaux — notamment les agriculteurs et industriels — peinent à concurrencer les importations.
Cette situation contribue à maintenir plusieurs économies francophones dans une forte dépendance extérieure, avec peu de transformation industrielle locale.
L’héritage colonial en question
Au-delà de la monnaie, les différences historiques entre modèles coloniaux français et britanniques sont régulièrement évoquées.
Les anciennes colonies britanniques ont souvent hérité :
- d’administrations plus décentralisées ;
- d’une culture entrepreneuriale davantage tournée vers le secteur privé ;
- de systèmes universitaires et juridiques plus connectés au monde anglo-saxon.
Les anciennes colonies françaises, elles, ont conservé des structures plus centralisées et un lien économique étroit avec France.
Ces analyses restent toutefois nuancées par plusieurs spécialistes, qui rappellent que la gouvernance, la stabilité politique, l’éducation, les infrastructures et la corruption jouent également un rôle déterminant dans les trajectoires économiques africaines.
Nairobi, symbole d’un changement stratégique
Le choix de Nairobi pour accueillir ce sommet Afrique-France apparaît donc hautement symbolique. Il traduit la volonté de Paris de diversifier ses partenariats africains à un moment où ses relations avec plusieurs pays sahéliens francophones se sont fortement détériorées, notamment le Mali et le Burkina Faso.
Ce déplacement du centre de gravité diplomatique confirme aussi une réalité économique : l’Afrique de l’Est anglophone s’impose de plus en plus comme l’un des moteurs de croissance du continent.
Boudal NDIATH