Le tandem qui avait porté l’espoir du changement au Sénégal semble désormais engagé dans une épreuve de force politique aux conséquences imprévisibles. Entre structuration d’une nouvelle coalition présidentielle, soupçons de rivalité pour 2029 et menaces d’exclusion du parti au pouvoir, les relations entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko traversent leur zone de turbulences la plus sérieuse depuis leur accession au pouvoir en mars 2024.
Selon une enquête publiée par le magazine Jeune Afrique, la création et la montée en puissance de la coalition “Diomaye Président”, structurée en dehors du Pastef, alimentent une défiance croissante entre les deux hommes.
Une coalition parallèle qui inquiète Pastef
Le meeting organisé à Mbour le 9 mai dernier illustre les difficultés de mobilisation de cette nouvelle mouvance présidentielle. Malgré l’absence du chef de l’État, qui s’est contenté d’un message vidéo, la coalition poursuit son implantation territoriale sous la houlette de Aminata Touré.
Nommée à la tête de Diomaye Président en novembre, l’ancienne cheffe du gouvernement mène une vaste campagne de recrutement d’élus locaux. D’après les chiffres relayés par Jeune Afrique, plus de 300 maires auraient déjà rejoint cette structure en quelques mois.
La stratégie cible principalement les communes rurales et périphériques, où les élus cherchent avant tout des soutiens financiers et institutionnels pour leurs projets locaux. Plusieurs maires ayant quitté l’ancienne coalition présidentielle de Macky Sall auraient ainsi choisi de se rapprocher du camp présidentiel.
Pour certains responsables de Pastef, cette dynamique cache une ambition claire : préparer une candidature autonome de Bassirou Diomaye Faye pour la présidentielle de 2029. Un proche d’Ousmane Sonko cité par le magazine estime qu’« on ne structure pas une coalition sans ambition présidentielle ».
Des tensions anciennes entre les deux hommes
Toujours selon l’enquête, les divergences entre les deux dirigeants remonteraient à la période précédant l’élection présidentielle. Plusieurs sources affirment qu’Ousmane Sonko n’était pas initialement favorable à la candidature de Bassirou Diomaye Faye, lui préférant notamment Habib Sy.
Même si la campagne avait été marquée par le slogan “Diomaye mooy Sonko”, symbole d’une unité totale, certains observateurs estiment aujourd’hui que cette alliance reposait davantage sur une stratégie de conquête du pouvoir que sur une vision durable du partage de celui-ci.
L’idée d’un “président de transition” revient régulièrement dans les analyses politiques sénégalaises. Plusieurs proches du pouvoir estiment qu’Ousmane Sonko aurait sous-estimé l’autonomie politique de Bassirou Diomaye Faye, désormais décidé à construire sa propre base.
Un rapport de force favorable à Sonko
Malgré la position institutionnelle du chef de l’État, le rapport de force politique semble aujourd’hui pencher du côté du Premier ministre. Grâce aux élections législatives de novembre 2024, Pastef contrôle largement l’Assemblée nationale avec une majorité écrasante de députés.
Ousmane Sonko conserve également une forte popularité auprès de la base militante patriote, tandis que plusieurs cadres du pouvoir reconnaissent en privé qu’en cas de rupture ouverte, une grande partie des responsables choisirait le camp de Pastef.
Le président sénégalais a toutefois envoyé un signal fort le 2 mai dernier en évoquant publiquement la possibilité de remplacer son Premier ministre si celui-ci ne répondait plus à ses attentes. Une déclaration interprétée comme un avertissement direct à Ousmane Sonko.
Dans les cercles politiques dakarois, certains scénarios commencent déjà à circuler : limogeage du Premier ministre, retour de Sonko à l’Assemblée nationale, voire bataille pour le perchoir.
Vers une recomposition du pouvoir ?
À moins d’un compromis politique dans les prochaines semaines, le congrès de Pastef prévu le 6 juin pourrait marquer un tournant décisif. Des voix au sein du parti évoquent déjà l’éventualité d’une exclusion du président de la République.
Une rupture ouverte entre les deux hommes bouleverserait profondément l’équilibre du pouvoir au Sénégal, moins de trois ans après l’alternance historique de 2024.
Pour de nombreux observateurs, la question n’est plus de savoir s’il existe une crise au sommet de l’État, mais jusqu’où celle-ci peut aller sans provoquer une fracture politique majeure au sein du camp patriotique.
Boudal NDIATH