Financement insuffisant, fuite des cerveaux, faible visibilité dans les médias… Réunis dans le cadre de l’initiative « Les Voix Africaines de la Science » (AVoS), chercheurs et journalistes ont lancé un vibrant plaidoyer pour replacer la science au cœur du développement africain.
L’Afrique ne produit que moins de 2 % de la recherche scientifique mondiale alors qu’elle représente près de 17 % de la population de la planète. Un paradoxe que des scientifiques africains veulent désormais combattre à travers l’initiative « Les Voix Africaines de la Science » (AVoS), une plateforme destinée à amplifier l’expertise africaine dans les grands débats mondiaux sur la santé, le climat, la sécurité alimentaire ou encore l’innovation technologique.
Dans le cadre de la phase 2 de cette initiative, des rencontres entre médias, chercheurs et partenaires techniques ont été organisées afin de renforcer le dialogue entre science, politiques publiques et populations.
Au cœur des échanges : la nécessité urgente pour les États africains d’investir davantage dans la recherche.
« Sans la recherche, nous ne pouvons pas avoir le développement optimal de nos différents pays », a insisté la professeure Ndeye Coumba Touré Kane, enseignante-chercheure à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, chercheure à l’IRESSEF et au CRCF de Fann. Microbiologiste de renom, impliquée depuis plusieurs décennies dans la recherche sur le VIH2 aux côtés du professeur Souleymane Mboup, Pr Coumba Kane a rappelé que la recherche ne peut avoir d’impact si ses résultats restent enfermés dans des publications scientifiques. « La valorisation de la recherche doit se faire à trois niveaux : scientifique, politique et communautaire », explique-t-elle. Selon elle, les résultats scientifiques doivent d’abord être validés par les pairs, puis transformés en documents techniques pour orienter les politiques publiques, avant d’être vulgarisés auprès des populations grâce aux médias. « Vous, journalistes, vous jouez un rôle capital. Nous avons besoin de vous pour rendre la science accessible aux populations », a-t-elle lancé aux professionnels des médias présents.
Pour la chercheure, la science doit aujourd’hui être pensée de manière globale et multidisciplinaire. « On parle désormais de santé globale. Il ne faut plus distinguer la santé humaine, animale et environnementale », soutient-elle.
Mais derrière les ambitions affichées, les défis restent énormes. Le premier obstacle demeure le financement de la recherche.
Le Dr Moussa Sarr rappelle que l’Union africaine recommande aux États d’investir au moins 1 % de leur PIB dans la recherche. Un objectif encore loin d’être atteint par la majorité des pays africains. « La plupart des recherches menées en Afrique sont financées par des partenaires internationaux qui viennent avec leurs propres priorités », déplore-t-il.
Résultat : certaines problématiques majeures observées dans les hôpitaux africains, comme les cancers, les AVC, l’hypertension ou les maladies rénales, restent insuffisamment étudiées. «Nous avons des questions de recherche qui concernent directement nos populations, mais nous n’avons pas toujours les financements pour y répondre », regrette le chercheur.
Face à cette situation, les scientifiques plaident pour un renforcement du financement local, mais également pour une implication accrue du secteur privé et des mécènes. « Nous construisons facilement des mosquées, et c’est important. Mais il faut aussi investir dans la recherche pour améliorer le bien-être des populations », estime Pr Coumba Kane.
Autre défi majeur : la fuite des cerveaux. Pour les chercheurs, les scientifiques africains ne quittent pas forcément leur pays par choix, mais parce qu’ils ne trouvent pas les infrastructures nécessaires pour travailler correctement. « Si un chercheur revient au Sénégal et ne trouve pas les plateaux techniques adéquats, il finira par repartir », explique Pr Coumba Kane.
Même constat pour Dr Moussa Sarr, qui a longtemps travaillé aux États-Unis avant de revenir au Sénégal grâce à la création de l’IRESSEF. « C’est l’existence d’un environnement minimal de recherche qui m’a poussé à revenir », affirme-t-il.
Les chercheurs appellent ainsi à bâtir des laboratoires modernes capables de retenir les talents africains et d’encourager le retour de la diaspora scientifique.
À travers AVoS, les scientifiques africains veulent également renforcer leur visibilité et leur influence dans les décisions mondiales. L’initiative repose sur quatre axes majeurs : le plaidoyer politique, les réseaux de recherche, la communication scientifique et l’autonomisation des jeunes et des femmes dans les STEM.
Pour Dr Moussa Sarr, il devient urgent de définir les priorités scientifiques africaines afin de mieux négocier avec les bailleurs internationaux. « Quand les partenaires viennent avec leurs propres agendas, nous devons être capables de leur dire quelles sont nos priorités nationales et continentales », explique-t-il.
Des travaux sont déjà en cours avec l’Union africaine et le CAMES pour établir une cartographie des besoins prioritaires en recherche sur le continent.
Les scientifiques ont également insisté sur les retombées économiques majeures de la recherche. « Pour chaque dollar investi dans la recherche, le retour sur investissement peut atteindre 200 à 250 dollars », soutient Dr Moussa Sarr.
Pour eux, investir dans la science n’est plus un luxe, mais une nécessité stratégique pour assurer la souveraineté sanitaire et économique de l’Afrique.
L’exemple du Bus Rapid Transit (BRT) au Sénégal a d’ailleurs été cité comme illustration d’une innovation issue de l’expertise locale. « On ne peut pas développer un pays sans développer sa recherche interne », martèle Pr Coumba Kane.
Au-delà des financements, les intervenants ont plaidé pour une transformation profonde des universités africaines. Les établissements d’enseignement supérieur sont désormais appelés à encourager davantage l’innovation, l’entrepreneuriat et les projets de recherche dès les premières années de formation. « Avant, l’université se limitait à l’enseignement et à la recherche. Aujourd’hui, elle doit aussi servir la communauté et favoriser l’employabilité des jeunes », explique Pr Coumba Kane.
Les chercheurs rêvent désormais d’une Afrique capable de produire ses propres solutions scientifiques, adaptées à ses réalités. « Le continent africain est à nous. Il sera ce que nous en ferons », conclut la microbiologiste sénégalaise.
Mbagnick DIOUF