À Diourbel, la malnutrition infantile ne fait pas toujours de bruit. Elle s’installe silencieusement, affaiblit les corps et peut compromettre durablement la croissance des enfants. Derrière chaque enfant malnutri se cachent souvent plusieurs réalités : pauvreté, alimentation peu diversifiée, manque d’information, maladies récurrentes… mais aussi, parfois, une mère elle-même mal nourrie pendant sa grossesse. Dans cette région du centre-ouest du Sénégal, le combat contre la malnutrition reste donc un véritable défi de santé publique.
Une enfance fragilisée dès la naissance
Au Sénégal, la malnutrition continue de toucher de nombreux enfants. Selon les données de l’UNICEF datant de 2023, près de 8 % des enfants de moins de cinq ans souffrent d’émaciation, une forme de malnutrition aiguë, tandis que 17 % présentent un retard de croissance. La région de Diourbel fait partie des zones où la situation nutritionnelle des enfants demeure préoccupante. Pauvreté, faible diversification alimentaire et maladies fréquentes constituent autant de facteurs qui fragilisent les plus petits. Selon les données sanitaires évoquées dans la région, plus d’un enfant sur cinq souffre de malnutrition chronique. Et dans certaines zones rurales, la situation est encore plus préoccupante.
Dans les couloirs, des mères inquiètes
Il est environ 10 heures. Au centre de santé de Diourbel, l’affluence est déjà importante. La chaleur est accablante. Dans la cour, deux ambulances hors d’usage sont stationnées. Dans les couloirs qui conduisent au service de prise en charge des enfants malnutris, les consultations se poursuivent. Ici, ce sont surtout des femmes, leurs enfants dans les bras, qui attendent leur tour. Toutes ont le même espoir : voir leur enfant retrouver ses forces. Méry est l’une d’elles. Elle raconte, avec inquiétude, les difficultés rencontrées par son enfant :« Mon enfant est devenu maladif, il refuse de manger et vomit. Tu as vu comment il est faible de poids. »
À quelques pas, une grand-mère d’environ 60 ans tient dans ses bras un bébé de quatre mois. Elle raconte l’histoire de son petit-fils, dont la vie a commencé dans la difficulté :« À sa naissance, il a fait trois semaines à la crèche. Sa maman aussi était malade et n’arrivait pas à lui donner le sein. Il a commencé à téter il y a juste deux semaines. Pour son repas quotidien, je ne lui donnais que de la bouillie, dont il s’est finalement lassé. »
Une autre jeune maman, âgée d’une vingtaine d’années, attend elle aussi devant le bureau du médecin avec son bébé de moins de six mois. Son enfant souffre de diarrhée et présente des signes de malnutrition. La jeune femme reconnaît lui avoir donné de l’eau en raison de la forte chaleur : « Mon bébé a la diarrhée, il est malnutri. Je lui donnais de l’eau parce qu’il fait chaud à Diourbel. »
Des témoignages qui montrent combien certaines pratiques alimentaires, souvent liées à la méconnaissance des recommandations nutritionnelles, peuvent exposer les nourrissons.
Plus de 1 000 enfants pris en charge
La situation reste préoccupante, reconnaît le docteur Ibrahima Fall, spécialiste en santé publique, nutritionniste et point focal nutrition du district sanitaire de Diourbel. « Dans le district sanitaire de Diourbel, la malnutrition demeure un problème majeur de santé publique. Malgré les efforts du ministère de la Santé et de ses partenaires, la situation persiste. En 2024, plus de 1 000 enfants souffrant de malnutrition, sous différentes formes, ont été pris en charge. » Derrière ces chiffres se trouvent des enfants confrontés à des difficultés parfois multiples. Dans les districts sanitaires de Diourbel, Bambey et Touba, les causes se ressemblent.
Quand la pauvreté s’invite dans l’assiette
Madame Ndoye Yacine Fall, superviseure des soins de santé primaire au district sanitaire de Touba, pointe notamment le manque d’information des mères sur les bonnes pratiques alimentaires. « La malnutrition chez l’enfant est principalement liée au manque d’information des mères sur les bonnes pratiques alimentaires, notamment l’allaitement maternel exclusif jusqu’à six mois et la diversification après cet âge. » À cela s’ajoute la pauvreté, qui limite l’accès à une alimentation suffisamment riche et diversifiée. Certaines maladies viennent également aggraver la situation : « La diarrhée et les infections respiratoires peuvent aussi aggraver la situation nutritionnelle des enfants. »
Un enfant malade mange moins, assimile moins bien les nutriments et s’affaiblit davantage. Un cercle qui peut rapidement devenir difficile à briser.
Le cercle vicieux commence parfois avant la naissance
La malnutrition ne commence pas toujours au berceau. Elle peut trouver son origine pendant la grossesse, lorsque la future mère elle-même souffre de carences nutritionnelles. Madame Ndoye Yacine Fall alerte sur ce risque : « La malnutrition chez les femmes enceintes et allaitantes constitue un véritable cercle vicieux. Malgré les efforts de dépistage et de sensibilisation lors des consultations prénatales, de nombreuses femmes restent malnutries, ce qui augmente le risque de donner naissance à des enfants de faible poids. » Et le phénomène peut se prolonger durant l’enfance : « Sans une prise en charge précoce, ces enfants peuvent à leur tour devenir malnutris et perpétuer ce cycle à l’âge adulte. »
Pour cette professionnelle de santé, la réponse passe donc aussi par une meilleure alimentation des femmes pendant la grossesse et l’allaitement. Avec comme objectif : briser la chaîne intergénérationnelle de la malnutrition.
Soigner, suivre et redonner des forces
Malgré l’importance du problème, les acteurs de santé ne baissent pas les bras. Dans la région de Diourbel, la prise en charge des enfants malnutris est organisée en fonction de la gravité de leur état. Le docteur Ibrahima Fall explique : « Les cas sévères et compliqués nécessitent une hospitalisation avec un traitement adapté, incluant la gestion des complications. Une fois l’état de l’enfant amélioré, le suivi se poursuit à domicile avec des visites régulières au centre de santé. »
Un suivi dont témoignent plusieurs mères. L’une d’elles constate les progrès de son enfant : « Lors du premier rendez-vous, il pesait six kilos. Maintenant, il pèse sept kilos. Dieu merci. Il était nerveux. Maintenant, il mange bien. » Une autre témoigne : « Il y a un grand changement. Il pleurait tout le temps, il ne mangeait pas. Maintenant, tout va bien. » et une troisième, soulagée : « Pour l’instant, tout va bien. Dieu merci. » Derrière ces quelques kilos gagnés, il y a surtout un enfant qui reprend des forces et une famille qui retrouve l’espoir.
Prévenir plutôt que guérir
La prise en charge ne repose cependant pas uniquement sur les structures sanitaires. Dans la région de Diourbel, des organisations non gouvernementales accompagnent également l’État dans la prévention de la malnutrition. C’est le cas de Helen Keller International, qui intervient notamment à travers la distribution de suppléments nutritionnels. Madame Wade Fatma Beye, assistante technique nutrition au sein de l’organisation à Diourbel, explique : « Dans la région de Diourbel, HKI appuie la prévention de la malnutrition en fournissant des suppléments nutritionnels aux enfants non malnutris. Ce sont des sachets de 20 grammes, riches en micronutriments, distribués après dépistage pour renforcer l’alimentation des enfants, notamment après l’allaitement maternel exclusif. » Une stratégie qui vise à intervenir avant que la malnutrition ne s’installe.
Sensibiliser pour briser la chaîne
Mais pour les autorités sanitaires, les solutions ne se limitent pas aux suppléments nutritionnels ou à la prise en charge médicale. La prévention passe d’abord par l’information, les bonnes pratiques alimentaires et l’amélioration des conditions de vie. Le docteur Mamadou Dieng, directeur régional de la santé de Diourbel, insiste sur cette approche globale :« La lutte contre la malnutrition passe par le renforcement de la sensibilisation, la promotion des aliments locaux et saisonniers, ainsi que le respect des recommandations nutritionnelles. » Il appelle également à une mobilisation multisectorielle : « Elle nécessite aussi des actions multisectorielles, notamment l’amélioration de la sécurité alimentaire, la lutte contre la pauvreté et un meilleur accès à l’eau potable et à l’assainissement, afin de prévenir les maladies et garantir une bonne santé des enfants. »
Nourrir aujourd’hui, protéger l’avenir
À Diourbel, le combat contre la malnutrition se joue donc à plusieurs niveaux : dans les familles, les centres de santé, les communautés et auprès des décideurs. Informer les mères, impliquer les pères, mieux nourrir les femmes enceintes, promouvoir l’allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois, diversifier l’alimentation du jeune enfant et lutter contre la pauvreté sont autant de leviers pour inverser la tendance. Car la malnutrition n’est pas une fatalité.
Derrière chaque chiffre, il y a un enfant. Derrière chaque enfant, une famille. Et derrière chaque famille, un avenir à préserver. À Diourbel comme ailleurs, mieux nourrir un enfant aujourd’hui, c’est aussi lui donner davantage de chances de grandir, d’apprendre et de construire demain.
Mbagnick DIOUF