Au Sénégal, des milliers de femmes handicapées vivent un double combat : franchir les obstacles physiques des structures de santé et briser les murs invisibles de la stigmatisation. Entre portes trop étroites, absence d’interprètes et regards humiliants, leur accès à la planification familiale reste un parcours semé d’embûches. Pourtant, derrière chaque béquille, fauteuil ou silence forcé, il y a des femmes qui revendiquent simplement leurs droits sexuels et reproductifs, au même titre que toutes les autres.
Dans les couloirs de la maternité d’un centre de santé de la banlieue dakaroise, la dame Diodio, 30 ans, avance lentement avec ses béquilles. Venue voir la sage-femme pour une consultation de planification familiale, elle hésite avant de pousser la porte. Ce qui devrait être un acte simple et normal se transforme pour elle, comme pour de nombreuses autres femmes handicapées au Sénégal, en un véritable parcours du combattant. En effet, pour une personne à mobilité réduite, accéder à ce bâtiment est une véritable corvée.
Au-delà des obstacles physiques, elles se heurtent à un mur invisible fait de stigmatisation, d’incompréhension et, parfois, de violences gynécologiques.
DIFFICULTES D’ACCES ET INCOMPREHENSIONS. VERITABLES CALVAIRES
Outre les bâtiments construits nouvellement, la plupart des structures de santé ne disposent pas de rampes d’accès adaptées ou de tables d’accouchement réglables en hauteur pour les femmes handicapées physiques.
Mme Fatou Seck, en fauteuil roulant, explique qu’elle ne peut pas franchir aisément la porte du bureau de la sage-femme trop étroite. Agée de 34 et membre de la section de Pikine de l’Association Nationale des Personnes Handicapées, elle nous rencontre les difficultés qu’elle rencontre à chacune de ses déplacements dans une structure de santé « Je me suis rendue récemment dans une structure de santé pour une consultation gynécologique.
Dès mon arrivée, j’ai eu un premier problème : le bureau de la sage-femme n’était pas accessible. La porte était trop étroite, impossible de passer avec mon fauteuil. J’ai dû demander à deux autres dames de m’aider à me soulever pour entrer. Vous imaginez ma gêne ? Déjà, je venais chercher des soins intimes, mais là j’ai eu l’impression que ma dignité s’arrêtait au pas de la porte. » Cette difficulté d’accès dans la salle n’est que le début de son calvaire. »
Une fois dans la salle, la prestataire m’a mal accueillie avec un sourire ironique et des mots que je ne veux pas répéter. Son attitude discourtoise à mon endroit m’a transpercée comme une lame. Au lieu de me rassurer, elle m’a réduite à mon handicap, comme si je n’avais pas droit à une sexualité, encore moins à des soins. » Fatou ne pouvait plus retenir ses larmes mais tient tout de même à continuer son récit. « « Je suis sortie de là blessée et avec l’envie de ne plus jamais revenir. »
Effectivement, depuis ce jour, Fatou a juré de ne plus fréquenter cette structure de santé pourtant proche de son quartier pour des questions de santé reproductive, mettant ainsi fin son désir d’espacer les naissances de ses enfants en utilisant une méthode contraceptive. La prestataire oublie ou ignore que Fatou, comme toutes les femmes vivant avec un handicap, ont les mêmes besoins de santé que toutes les autres femmes. Elles ne demandent pas un privilège mais juste des structures adaptées et un regard respectueux. Être sur un fauteuil roulant ne veut pas dire qu’elles ne sont pas femme, épouse, mère. Elles méritent d’être traitées comme telle.
AUTRES HANDICAPS, AUTRES OBSTACLES ET AUTRES TEMOIGNAGES
Mariama, non voyante, suite à une méningite depuis le bas âge, raconte comment elle doit toujours être accompagnée, faute de signalétique et d’assistance adaptée. « Etant convaincue des bien-fondés de l’espacement des naissances, je suis venue voir la sage-femme pour plus d’informations et éventuellement choisir une méthode contraceptive. Comme c’est un sujet intime, j’ai demandé à mon accompagnante d’attendre dehors. Je voulais m’entretenir en toute confidentialité avec la sage-femme. Elle m’a rassurée en me disant que nous étions seules dans la salle.
Mais, dans mon esprit, un doute persistait… Je ne voyais pas si quelqu’un d’autre était présent. Cette incertitude m’a mise mal à l’aise. Je me sentais vulnérable, comme si mon secret pouvait être partagé malgré moi. La confiance est essentielle, surtout quand on ne voit pas. Pour moi, respecter la confidentialité, c’est aussi prendre le temps de m’assurer que mon espace est vraiment sécurisé. » Ainsi, Mariama n’a pu exprimer ses besoins à la sage-femme par peur qu’une autre personne les écoute malgré les assurances de la prestataire.
Ce témoignage de la dame Mariama met en avant le besoin de confidentialité renforcé des femmes vivant avec un handicap visuel, la fragilité du lien de confiance dans un cadre médical et l’importance de rassurer et de garantir la dignité de la patiente au-delà de la parole donnée.
Dans ce reportage, axé sur la contraception chez les femmes handicapées, le moment le plus difficile, le plus émouvant fut le témoignage Mme Oumou Diallo, sage-femme à la retraite depuis deux ans. C’est avec un pincement au cœur qu’elle nous raconte sa rencontre avec une jeune bénéficiaire qu’elle n’a pu satisfaire. « Mes trois dernières années de service au centre de santé, je les ai passé dans le bureau de planning familial. Un matin, je recevais une jeune fille sourde. J’avais compris qu’elle voulait une consultation mais je ne pouvais pas l’aider.
J’ai essayé d’écrire quelques mots sur un papier, mais ce n’était pas suffisant pour l’expliquer sur les différents choix de méthodes contraceptives sur les effets secondaires, sur la durée d’efficacité, mais je ne pouvais pas satisfaire sa demande, car je n’ai pas été formée à la langue des signes, et il n’y avait aucun interprète disponible. J’ai essayé de deviner, de lire ses gestes, mais j’avais peur de mal comprendre et de proposer une méthode inadaptée. Je me suis sentie impuissante et frustrée aussi. Je sais qu’elle est repartie déçue, et moi, coupable. Comme si nous étions deux enfermées dans des mondes différents. Cette situation me rappelle combien il est urgent que nous, prestataires, soyons formés pour mieux accompagner toutes les patientes, sans exclusion. » La jeune dame, comme beaucoup sont exclues dans ce circuit à cause de leur handicap.
Pour recueillir les témoignages d’une femme en situation de handicap sensoriel auditif, nous avons fait le tour de plusieurs structures de santé en vain. Finalement c’est au siège de la section de Pikine (banlieue de Dakar) de l’Association Nationale des Personnes Handicapées que nous avons rencontré l’une d’elle. L’entretien n’était pas si facile. Il nous fallait avoir un interprète de langue de signes. Un autre obstacle que nous avons surmonté grâce à des relations et après plusieurs appels téléphoniques à des personnes initiées au langage des signes. C’est vers la fin de la soirée que nous obtenu les services d’un formateur dans une école des sourds muets. Après un briefing et les questions que nous recherchons, ce dernier, très à l’aise commence l’entretien avec notre cible.
A notre présence, nous n’avons rien compris de l’entretien qui a duré près d’une demi-heure. Analphabète de cette forme de communication, nous ne pouvons que regarder les deux acteurs gesticuler. A la fin des échanges, notre interprète nous résume en quelques phrases ces informations : « Je suis venue au centre de santé pour demander une méthode contraceptive. Mais, j’ai senti que personne ne comprenait mes gestes. J’ai essayé d’expliquer avec mes mains, de montrer mes besoins, mais la « blouse blanche » ne me comprenait pas. Je me suis sentie seule, comme si ma voix n’existait pas. C’est désolant de vouloir prendre en main sa santé et de ne pas être écoutée, juste parce qu’il n’y a pas d’interprète. Je suis repartie frustrée, sans solution, avec la peur que mes droits ne comptent pas. »
Les témoignages de l’ancienne sage-femme et de la femme en situation de handicap sensoriel auditif ont montré à la fois la douleur, la frustration de la patiente privée de son droit et le désarroi de la prestataire démunie par manque de formation.

BOOSTER LE TPC ET REDUIRE LES BNS
Malgré les résultats enregistrés — un taux de prévalence contraceptive de 25,6 % et des besoins non satisfaits estimés à 19,1 % (EDS-c 2023) — des efforts importants restent à fournir pour atteindre l’objectif de 46 % que le Sénégal s’est fixé à l’horizon 2028. Toutefois, ces statistiques ne tiennent pas compte des femmes en situation de handicap : ni la proportion de celles qui utilisent une méthode contraceptive, ni les types de méthodes employées, ni les disparités selon le type de handicap. Or, si ces femmes pouvaient accéder sans entrave aux services de planification familiale, le niveau de besoins non satisfaits connaîtrait une baisse significative. Les études existantes sont majoritairement qualitatives, reposant sur des témoignages et descriptions, sans données chiffrées représentatives. De plus, les enquêtes démographiques classiques n’intègrent pas toujours le handicap de manière détaillée dans les modules consacrés à la contraception.
RETABLIR LES DROITS DES FEMMES VIVANT AVEC UN HANDICAP
Citoyennes, faisant partie intégrante de la société, les femmes en situation de handicap en âge de procréer ont les mêmes droits que toute autre femme. Elles ne demandent pas la lune mais juste leurs droits c’est-à-dire mettre un terme à leur calvaire et aux violences gynécologiques dont elles sont victimes au quotidien. Pour cela, il faut l’application stricte de la loi d’orientation sociale et des normes d’accessibilité. Il est donc nécessaire et même obligatoire de former les prestataires et tout le personnel de santé sur l’accueil, la dignité et les droits des femmes handicapées. Promouvoir une approche inclusive centrée sur la patiente et déconstruire les préjugés sur la sexualité et la maternité des femmes handicapées. Elles réclament le respect de leur confidentialité et leur consentement éclairé. Pour répondre à leur sollicitation, les autorités doivent inclure les femmes handicapées dans les instances de planification et d’évaluation.
La santé sexuelle et reproductive est un droit fondamental, garanti par les textes nationaux et internationaux. Mais pour les femmes handicapées au Sénégal, ce droit reste encore largement théorique. Tant que les infrastructures, la communication, et surtout les mentalités ne seront pas adaptées, elles continueront de vivre dans l’ombre, privées de leur autonomie et de leur dignité.
Mbagnick DIOUF