Les apparences peuvent être trompeuses. Sur la photo de groupe prise à Washington en marge des assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale, les sourires sont affichés. Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, pose aux côtés d’Abebe Selassie, directeur Afrique de l’institution, et des ministres sénégalais Cheikh Diba (Finances), Abdourahmane Sarr (Économie) et Mabouba Diagne (Agriculture).Mais selon Jeune Afrique (édition du 17 octobre), ces sourires cachent des discussions autrement plus délicates.
« Certains sourires sont francs, d’autres plus crispés », écrit la journaliste Thaïs Brouck, envoyée spéciale à Washington.
Le ministère sénégalais des Finances, interrogé sur le contenu des échanges, a refusé de tout commentaire pour des “raisons de confidentialité”.
De son côté, Kristalina Georgieva a simplement parlé d’une « réunion productive », une formule diplomatique révélatrice des difficultés en cours.
Une dette bien plus lourde que prévu
Au cœur des tensions : l’ampleur de l’endettement du Sénégal révélée par un audit réalisé par le cabinet Mazars entre mars et juillet 2025. Selon ce rapport, la dette du pays atteignait 118,8 % du PIB fin 2024, bien loin des 74,4 % annoncés officiellement par l’administration de Macky Sall.
Cette « dette cachée », que l’ancien président conteste, représenterait plus de 10,5 milliards d’euros, un chiffre sur lequel Dakar et le FMI s’accordent désormais.
Cette découverte a entraîné la suspension du programme de 1,8 milliard de dollars du FMI et provoqué deux dégradations successives de la note souveraine du Sénégal. Selon Jeune Afrique, c’est la perspective d’une restructuration de la dette qui crée aujourd’hui les plus fortes tensions entre les deux parties.
« La restructuration, c’est une procédure longue et douloureuse, comme au Ghana ou en Zambie. Elle implique souvent un plan d’austérité », confie un bailleur de fonds au magazine.
« Les autorités sénégalaises veulent aller vite, mais ne mesurent pas toujours la gravité de la situation. »
Un plan d’austérité en préparation
À Washington, Abebe Selassie a confirmé l’ouverture de discussions pour un nouveau programme économique.
« Le point essentiel est de comprendre ce que veut le gouvernement, ses priorités, ses capacités de financement. À partir de là, nous déterminerons les réformes nécessaires », a-t-il expliqué.
Une nouvelle mission du FMI est attendue à Dakar la semaine du 20 octobre. Selon Edward Gemayel, chef de mission, plusieurs pistes d’ajustement sont déjà à l’étude :
- suppression progressive de nombreuses exemptions fiscales,
- hausse des taxes sur les jeux de hasard,
- réduction des subventions à l’énergie, avec compensation pour les ménages modestes.
Certaines niches fiscales — comme les exonérations accordées à des hôtels pour l’achat de matériel — représenteraient à elles seules plus de 7 % du PIB, un manque à gagner colossal.
Un coup d’arrêt pour la “Vision 2050”
Mais ces ajustements risquent d’avoir un coût politique. Selon Jeune Afrique, le Sénégal serait contraint de geler la majorité de ses investissements publics, retardant ainsi le lancement de la Vision 2050, projet phare du président Bassirou Diomaye Faye.
Ce coup de frein budgétaire pourrait compliquer la mise en œuvre du programme pour lequel les Sénégalais ont voté en mars 2024, et mettre le nouveau pouvoir face à un dilemme : concilier ses promesses de souveraineté économique avec les exigences du FMI.
La récente dégradation de la note du Sénégal par Moody’s à Caa1 avec perspective négative a accentué la nervosité du secteur privé. L’agence invoque « une trajectoire d’endettement incertaine et des risques croissants de liquidité ».
Une épreuve pour le tandem Faye–Sonko
Les prochaines semaines seront décisives. La mission du FMI à Dakar devra préciser si une restructuration de la dette sera engagée. Si c’est le cas, le processus pourrait s’étaler sur plusieurs années, plongeant le pays dans une période d’incertitude.
Pour Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, qui ont bâti leur légitimité sur la promesse d’une rupture avec les pratiques passées, l’ironie est cruelle : c’est l’héritage de l’ancien régime qui les oblige aujourd’hui à négocier un plan d’austérité avec les institutions financières internationales.
Boudal NDIATH