Le Sénégal vient de subir une nouvelle dégradation de sa note souveraine par l’agence Moody’s, passant de B3 à Caa1, quelques mois seulement après la précédente révision. Une décision que Dr Abdou Diaw, enseignant-chercheur au CESTI, juge “sévère”, tout en reconnaissant qu’elle repose sur des indicateurs macroéconomiques préoccupants.
“Moody’s s’est appuyée sur des indicateurs peu favorables”
Selon l’économiste, Moody’s s’est fondée sur la trajectoire d’endettement et les liquidités disponibles, deux facteurs jugés fragiles dans la situation actuelle.
« L’agence a justifié sa décision par l’augmentation des risques concernant la trajectoire d’endettement et des liquidités disponibles depuis la précédente évaluation », précise Dr Diaw.
Il rappelle que le déficit budgétaire et l’encours de la dette publique, qui avoisine désormais les 119 % du PIB, ont pesé lourd dans la balance.
Cependant, l’enseignant juge la notation “un peu sévère”, estimant que Moody’s n’a pas pris en compte les réformes récemment engagées par le gouvernement, notamment celles portant sur la soutenabilité de la dette et les perspectives positives liées à l’exploitation du pétrole et du gaz.
« Nous avons l’impression que Moody’s n’a pas intégré dans sa grille d’évaluation les dernières actions posées par le gouvernement et les réformes déjà engagées », regrette-t-il.
“Un coup porté à la signature du Sénégal”
Dr Abdou Diaw estime que cette baisse d’un cran, assortie d’une perspective négative, est un coup dur pour la crédibilité internationale du Sénégal.
« Cette baisse laisse apparaître l’abaissement d’un nouveau cran dans les prochains mois », avertit-il.
Il souligne que la notation des pays africains dépend fortement de leur capacité à honorer leurs engagements en devises, et que la faiblesse des réserves de change constitue un handicap structurel.
Des fondamentaux solides, mais une confiance encore prudente
Malgré cette dégradation, l’économiste se veut nuancé :
« Le Sénégal demeure l’un des pays les plus stables et les mieux notés de la région. Les fondamentaux économiques restent solides, avec une croissance soutenue. »
Mais il prévient :
« Tant que ces indicateurs n’affichent pas une amélioration nette, la confiance restera prudente, même si les fondamentaux semblent solides sur le papier. »
Une invitation à concrétiser les réformes
Réagissant au communiqué du ministère des Finances, qui conteste la sévérité de Moody’s et met en avant la robustesse des fondamentaux, Dr Diaw estime que ces arguments sont pertinents, à condition qu’ils se traduisent par des résultats concrets.
« Ces éléments peuvent rassurer les investisseurs si les réformes annoncées se matérialisent effectivement dans la gestion budgétaire et la gouvernance économique. »
L’économiste insiste aussi sur la nécessité de préserver la stabilité politique et la prévisibilité du cadre réglementaire, facteurs clés de la confiance des marchés.
Les investisseurs très attentifs aux notations
Dr Diaw rappelle que les investisseurs accordent une attention particulière aux notations des agences comme Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch, qui orientent leurs décisions d’investissement.
« La dégradation de la note souveraine peut se traduire par un renchérissement du coût de l’endettement sur les marchés internationaux et une baisse de l’appétit des investisseurs étrangers. »
Pour se prémunir contre le risque accru, ces derniers pourraient exiger des primes de risque plus élevées, entraînant une hausse des taux d’intérêt lors des prochaines émissions obligataires.
Malgré tout, il se réjouit que le Sénégal demeure un émetteur crédible, respectant ses engagements vis-à-vis de ses créanciers, et qu’il affiche une discipline financière reconnue.
Vers une agence panafricaine de notation ?
Abordant l’idée d’une agence de notation africaine, Dr Diaw la salue, mais émet des réserves sur sa faisabilité.
« Si ce sont les États qui décident de porter ce projet, il se posera un problème de crédibilité et d’objectivité. On ne peut pas être juge et partie. »
Il plaide pour un portage privé, garant de l’indépendance et de la transparence.
Le chercheur rappelle que le 2 octobre 2025, lors du 8ᵉ Comité technique spécialisé sur les finances et l’intégration économique de l’Union africaine, il a été annoncé que Maurice abritera le siège de cette future agence, qui devrait être opérationnelle d’ici mi-2026.
« Avec cette agence panafricaine, l’Afrique pourra fournir des notations crédibles et adaptées à ses réalités, tout en réduisant le coût du capital et les distorsions dans l’évaluation du risque africain. »
Boudal NDIATH