C’est un simple tweet, publié depuis Paris par le patron du groupe Avenir Communication, Madiambal Diagne, qui a alerté les Sénégalais sur le déplacement de leur Premier ministre Ousmane Sonko à Abu Dhabi. Une révélation qui, en quelques minutes, a suscité un flot d’interrogations et de commentaires, tant le silence des services officiels contrastait avec l’importance supposée de ce voyage. Pour beaucoup, la nouvelle a d’abord surpris, avant d’intriguer. Pour d’autres, elle a choqué.
Le premier étonnement réside dans le rôle assumé, malgré lui, par Madiambal Diagne. De Paris, il dévoile ce que la Primature, située au cœur du Plateau, n’a jamais mentionné : « Le PM Sonko a décollé à 17 h 25 de l’aéroport Léopold-Sédar-Senghor », écrit-il sur X. Le journaliste va plus loin et donne des détails précis sur le vol, évoquant un jet privé Dassault Falcon 8X, immatriculé H9, un appareil de prestige capable de transporter jusqu’à quatorze passagers et d’assurer près de 12 000 km de vol sans escale. Une machine à la fois confortable, coûteuse et rarement utilisée par des dirigeants d’un pays confronté à une tension budgétaire aiguë.
Mais c’est une autre information qui va jeter un véritable trouble : selon Madiambal, Ousmane Sonko aurait « déménagé depuis deux jours des affaires du Petit Palais » pour regagner son domicile à la Cité Keur Gorgui. Une précision qui, dans un contexte politique chargé, ressemble à une étincelle allumée au-dessus d’un baril de poudre. « S’agit-il d’une fuite ? », interroge-t-il. Et soudain, la polémique enfle.
La réaction ne tarde pas. Parmi les premiers à monter au créneau : El Malick Ndiaye, président de l’Assemblée nationale et proche collaborateur d’Ousmane Sonko. Depuis Mbacké, où il participait aux 48 heures de la JPS, il tente de désamorcer la bombe médiatique. « J’ai entendu quelqu’un dire que le Premier ministre a fui. Lui-même a fui en laissant sa famille derrière lui. Sonko n’a pas fui, il est parti chercher de l’argent et, s’il plaît à Dieu, il reviendra avec », lance-t-il, dans un ton mi-défensif, mi-accusateur.
Mais ce démenti, au lieu d’apaiser la polémique, soulève de nouvelles zones d’ombre. D’abord, parce que ce voyage ne figure ni dans le communiqué du dernier Conseil des ministres, ni dans aucun document officiel, ce qui tranche avec les habitudes d’un gouvernement qui a jusqu’ici multiplié les communications autour des initiatives économiques à l’étranger. La tournée européenne pour présenter le Plan de Redressement Économique et Social (PRES), par exemple, avait été largement relayée. Cette fois-ci, au contraire, silence total : ni images, ni communiqué, ni annonce préalable.
Ensuite, parce que le recours à un jet privé pose un problème de cohérence politique. Si le gouvernement a lui-même loué l’appareil, cela apparaît contradictoire avec la situation financière du pays, souvent décrite comme « au bord de la cessation de paiement ». Mais si ce n’est pas l’État, et qu’un acteur privé a mis le jet à disposition, la question devient encore plus dérangeante : quel partenaire ? À quelles conditions ? Avec quelles contreparties ? L’opacité nourrit les soupçons.
Enfin, parce que ce déplacement présenté comme « économique » par El Malick Ndiaye manque cruellement de transparence. Comment comprendre qu’un voyage destiné à convaincre des partenaires financiers, dans un contexte aussi délicat, soit mené en toute discrétion, alors que la communication institutionnelle en aurait tiré un bénéfice politique évident ? Au final, ce voyage soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses.
Entre un départ annoncé par un journaliste à 4 200 km du Sénégal, un appareil de luxe, l’absence totale d’information officielle et des justifications improvisées, difficile de dissiper le brouillard qui entoure cette mission aux Émirats. Une chose est sûre : pour un déplacement présenté comme stratégique, la gestion de la communication ressemble davantage à une énigme politique qu’à un voyage d’État maîtrisé.
Aïssatou Diop
