Solidarités panafricaines et tradition radicale noire
Des forums panafricains aux Black Studies, l’œuvre de Fanon a irrigué les luttes de libération africaines et diasporiques. Deuxième volet d’un dossier en trois parties, « Au nom des damnés », paru dans le numéro 4 de La Case Mag.
Hier pour les études postcoloniales, aujourd’hui avec les approches décoloniales, la pensée de Frantz Fanon continue d’être relue et réappropriée de part et d’autre de l’Atlantique. Mais cette abondante littérature, sur la décolonisation et la violence – en termes fanoniens –, tend à éclipser son empreinte dans les théories et pratiques panafricaines. Si Fanon a rejeté l’expression « peuple noir », préférant « peuple africain » et « peuple antillais », une lecture panafricaine de la décolonisation le situe pourtant aux côtés de figures comme Malcolm X, Stokely Carmichael ou encore Walter Rodney.
En quête de solidarités panafricaines
Le Congrès des écrivains et artistes noirs, organisé à Paris en 1956 sous l’égide d’Alioune Diop – fondateur de la librairie et de la maison d’édition Présence africaine –, reflète à bien des égards l’esprit de la solidarité panafricaine. Intellectuels, écrivains et artistes venus d’Afrique, des Caraïbes et des Amériques se réunissent dans la capitale française afin de débattre du colonialisme, de la culture et de l’avenir du monde noir. En parvenant à réunir cette force intellectuelle transnationale au cœur de la métropole coloniale, Diop contribue à fédérer leurs efforts dans une dynamique globale à la fois anticoloniale et antiraciste.
Au Congrès, l’intervention de Fanon constitue un appel à revitaliser les solidarités panafricaines. En qualifiant le racisme d’« élément culturel du système colonial », il met en lumière des expériences d’oppression partagées qui, selon lui, exigent une réponse anticoloniale unifiée au sein de la diaspora africaine. Soucieux du passé, il refuse toutefois de réduire la conscience culturelle à un retour essentialiste vers un âge d’or idéalisé ou à un mysticisme identitaire.
Après un deuxième Congrès des écrivains et artistes noirs, tenu à Rome en 1959 et où Fanon enjoint ses interlocuteurs à concentrer leurs efforts sur les luttes de décolonisation en Afrique, son influence se fait encore sentir près d’une décennie plus tard à Montréal, ville qui en accueille une nouvelle édition. Des figures comme les historiens caribéens Walter Rodney et C.L.R. James, ainsi que les militants du Black Power Stokely Carmichael et James Forman, y débattent de la révolution haïtienne, des civilisations africaines antiques ou encore des rapports capitalisme—tiers monde.
Contradictions et renouveaux
En octobre 1969, la métropole québécoise devient de nouveau le théâtre d’un important rassemblement, cette fois lors de la conférence annuelle de l’Association d’études africaines (African Studies Association, ASA). La marginalisation persistante de chercheurs noirs américains au sein de l’ASA, de même que sa « neutralité axiologique » face au régime d’apartheid sud-africain, précipitent la fondation d’une organisation concurrente, l’Association pour l’étude du patrimoine africain (African Heritage Studies Association, AHSA). Un tournant qui pose les jalons d’études panafricaines structurées comme alternative à la domination des Études régionales (Area Studies), arrimées à la politique étrangère américaine.
Dans la même dynamique, la création des premiers départements d’Études noires (Black Studies) à la fin des années 1960, en réponse à l’activisme du Black Power, suscite l’espoir d’un changement au sein des institutions universitaires. Ces programmes entraînent cependant un morcellement progressif des grandes thématiques issues de la tradition intellectuelle noire, en faveur d’un académisme segmenté.
Alors que s’exacerbe, au tournant des années 1970, une désillusion partagée face aux retombées limitées des indépendances nominales en Afrique et de la politique de déségrégation aux États-Unis, une nouvelle dynamique panafricaine émerge. L’impératif d’unité continentale, que l’Organisation de l’unité africaine (OUA) peine à incarner, trouve un écho tant dans les milieux radicaux africains – marxistes notamment – que dans les slogans noirs américains comme « Nous sommes un peuple africain », portés par l’héritage de Malcolm X.
Sortir de la grande nuit
La Tanzanie sous Julius Nyerere, devenue un foyer majeur du panafricanisme après le renversement du président ghanéen Kwame Nkrumah en 1966, accueille ainsi le sixième Congrès panafricain en 1974. Dans un contexte désormais pris dans les rivalités idéologiques de la Guerre froide, cette rencontre réunit militants et intellectuels du continent et de la diaspora, renouant avec la tradition panafricaine dont la dernière grande manifestation remontait à Manchester en 1945.
Sans surprise, les divergences idéologiques dominent les échanges, notamment autour des rapports entre race et classe. Longtemps centrale chez les précurseurs du panafricanisme traditionnel, la solidarité raciale se heurte aux préoccupations des jeunes États africains, engagés dans l’édification d’institutions nationales et dans une intégration continentale graduelle conduite par le haut. Orientation diplomatique à laquelle s’oppose Walter Rodney : pour lui, la révolution panafricaine doit puiser sa force non pas dans les élites, mais dans les masses laborieuses, sous peine de trahir la promesse révolutionnaire de la décolonisation. Dans cette perspective, comme l’énonçait Fanon dans Les damnés de la terre, la bourgeoisie nationale se doit de mettre au service de son peuple « le capital intellectuel et technique qu’elle a arraché lors de son passage dans les universités coloniales ».
À l’orée du troisième millénaire, le renforcement de la théorie critique de la race, de la philosophie africana, du féminisme noir et de l’afropolitanisme puise, à des degrés divers, dans la pensée fanonienne. Alors que les nomenclatures se multiplient et opposent des champs d’études issus d’un même creuset historique et culturel, revitaliser les solidarités panafricaines suppose d’étudier les expériences vécues autant que les cadres théoriques. La tradition panafricaine s’enracine en effet dans l’expérience d’oppression et de luttes communes à d’innombrables militants et intellectuels noirs depuis la rencontre avec l’Occident conquérant. Chez Fanon, les divergences s’estompent dès lors que les conditions d’existence partagées redeviennent centrales.
Cheikh Nguirane est maître de conférences en Études anglophones (Université des Antilles, Fort-de-France).
Crédit photo : IMEC, « Frantz Fanon lors d’une conférence de presse du Congrès des écrivains à Tunis » (1959), Photographie.
Cet article est le deuxième de trois volets parus dans le numéro 4 de La Case Mag, magazine trimestriel du Musée des Civilisations noires (MCN), au sein d’un dossier spécial intitulé « Au nom des damnés », consacré à Frantz Fanon. Le numéro est à retrouver en exclusivité au format imprimé au MCN, à l’occasion du colloque international marquant le centenaire de la naissance du psychiatre révolutionnaire, organisé du 17 au 20 décembre 2025.