Un forum d’affaires organisé vendredi au Sénat français a marqué une étape importante dans la volonté commune de la France et du Sénégal de refonder leur relation économique. Cette rencontre survient dans un contexte où Dakar, confronté à une crise de la dette, cherche à diversifier ses partenariats et à renforcer l’ancrage local de ses projets de développement.
Pour les deux parties, le message est clair : la coopération à sens unique appartient désormais au passé. Nabou Diatta Sall, entrepreneure sénégalaise et fondatrice de Global Mind Consulting, a souligné l’urgence de tourner la page des modèles traditionnels. « Il faut oublier les modèles extractifs, souvent court-termistes et sans ancrage local. Ça ne marche plus », a-t-elle affirmé devant un parterre d’acteurs économiques.
Les entreprises françaises sont désormais appelées à repenser leur stratégie au Sénégal. Plutôt que de privilégier les filiales aux profits rapatriés, elles sont invitées à miser sur des partenariats équitables avec les acteurs locaux, à favoriser les co-entreprises et à promouvoir un transfert technologique réel et durable.
Le Sénégal traverse une situation budgétaire difficile. La dette publique atteint 119 % du produit intérieur brut, dont 23 % de « dette cachée » révélée par les nouvelles autorités issues de l’alternance de 2024. Le Fonds monétaire international a suspendu ses versements, tandis que les marchés financiers se montrent plus frileux, rendant l’accès au financement plus complexe.
Face à cette urgence, le gouvernement dirigé par Ousmane Sonko a présenté en août un plan de redressement articulé autour de trois axes : la réduction des dépenses publiques, la mobilisation accrue des ressources domestiques, et un financement endogène basé sur l’épargne locale. Un emprunt obligataire de 450 millions d’euros, destiné à la diaspora, a été lancé pour soutenir cette ambition.
L’enjeu de l’industrialisation locale est plus que jamais d’actualité. L’exemple de la maroquinerie illustre les défis structurels que doit relever l’économie sénégalaise. Mustapha Cindia, fondateur de la marque Maraz, en a témoigné : « Nous produisons des chaussures et des sacs au Sénégal, mais plus de 95 % des matières premières sont importées, alors que le cuir vient du pays. »
Pour briser cette dépendance, il a lancé la « M Academy », un programme de formation aux métiers du cuir et de la mode, en partenariat avec la coopération allemande. Objectif : former 500 jeunes d’ici 2026 et construire localement une chaîne de valeur solide, allant de la transformation des matières premières à la commercialisation des produits finis.
Stanislas Zeze, PDG de l’agence de notation Bloomfield Investment basée à Abidjan, a mis en garde contre la dépendance excessive à l’investissement étranger. « On parle beaucoup des investisseurs étrangers, mais on oublie souvent le rôle des entreprises locales. Une économie dominée par des firmes étrangères ne peut pas être indépendante », a-t-il averti.
La diaspora sénégalaise, traditionnellement mobilisée pour les transferts de fonds, est aujourd’hui considérée comme un levier stratégique. En plus de l’achat d’obligations d’État, elle est encouragée à investir dans les PME locales et à mettre son expertise au service du développement national.
« Les Africains ne veulent plus être spectateurs de leur développement », a déclaré Mustapha Cindia. Cette prise de conscience s’accompagne d’une volonté affirmée de changer de paradigme, en s’appuyant sur un triptyque fondamental : vision, ambition et confiance.
Le dynamisme du secteur numérique africain, qui a attiré plus de 6,5 milliards de dollars d’investissements selon Partech, prouve que le continent peut séduire et innover. Le véritable défi est désormais d’appliquer ce modèle à d’autres secteurs, notamment l’industrie, en renforçant la recherche, le développement et la souveraineté économique.
Un changement de cap est en marche. Il pourrait bien devenir le socle d’une nouvelle coopération entre Paris et Dakar, plus équilibrée, plus durable, et surtout plus bénéfique pour les deux peuples.
Boudal NDIATH